Chair car

Nuque, nuque, nuques et leurs orientations discrètes se détournent du droit chemin pourtant clairement marqué, pointillés jaunes vers porte blanche.

Ces nuques devraient se reposer chacune sur un dosseret blanc, l’appui-tête qui leur est destiné, elles n’en font rien, se piquent d’être autonomes. S’évitent l’une l’autre, ou se regardent en ricochet, si l’on traçait un trait pour prolonger les directions, ça zigzaguerait à l’intérieur de la cabine, non, vraiment, cette route toute droite vers cette porte toute blanche n’est pas un choix. Il le faut bien mais on avance à reculons.

Le plafond aussi encourage et même les fenêtres alignées. Ils voyagent ainsi, cernés de 4 flèches à suivre, obligatoires (mais n’en font qu’à leur tête, c’est du refus ici, un refus inodore incolore, de ces enfants qui boudent sans qu’on s’en aperçoive, ils ne veulent pas mais d’une révolte en douce. Rien à voir avec les émeutes qui grondent, Bloody Sunday, et la guerre du Viêt Nam, dehors on pille, on manifeste, on rage, la cabine n’en sait rien, les vitres sont opaques.)

La voyageuse lit, l’autre l’observe un peu réprobatrice, curieuse, l’homme se demande ce qui se passe out there, celle au chapeau s’inquiète, on arrive bientôt-? la première injoignable, tombée en eaux profondes, son visage crispé, ou ému, atterré, chaviré, dépité, ses deux mains en offrande en prière, chacun avance malgré tout et le bagage inexistant. Où allons-nous-?

Sans doute la question qu’il se pose à 83 ans, où allons-nous, avec si peu de chargement, nos émotions et nos questions plus pesantes que nos sacs.

La géométrie n’est pas lasse de nous inventer des figures et d’y faire jouer la lumière. Ce qu’il s’amuse à reproduire, plus d’un demi siècle déjà, à travers les fenêtres et dessous les rideaux, depuis les toits, les rues, les ponts et les immeubles, les herbes aux jardins qui balancent, l’intimité des soirs qu’il vole, les visages, les yeux, les secondes épinglées, il pourrait ne jamais s’arrêter. Il reste un peu de temps, pris dans pointillés, jusqu’à la porte blanche.

3 réflexions sur “Chair car

  1. il reste jusqu’à plus vie, dans ces géométries imposées où joue la lumière, la possibilité de cela : “n’en font qu’à leur tête, c’est du refus ici, un refus inodore incolore, de ces enfants qui boudent sans qu’on s’en aperçoive, ils ne veulent pas mais d’une révolte en douce”, même si, sans le dire ou se le dire, au delà de la gêne, il y a beauté dans cette géométrie là

  2. Ping : Early Sunday Morning « la seconde échappée

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