Soir bleu

C’est le soir. N’a été exposé qu’une fois et regardé bizarrement, l’œil qu’on lance à une silhouette tordue, un infirme.

A ensuite été vu en vitre. Sur elle des reflets de Manet, Degas, Toulouse-Lautrec, Watteau et Van Dongen, comme s’il avait peint sa table de chevet, avec des volumes de peintres qu’il aime dessus.

Interprété en métaphore, l’artiste, sa place en société (l’artiste c’est ce clown triste au centre, les yeux lourds, qu’on regarde en-dessous, de la réprobation peut-être, au moins de l’ignorance, quelle idée cette blancheur aveuglante, singulière, on a beau dire, ces gens-là ne sont pas comme nous, veulent se mêler aux autres, qu’est-ce qu’ils espèrent).

Inspiré par les soirs bleus d’été de Sensation, une femme avec de la bohème à cette terrasse, un poème qui passe.

Inclassable, grand format étiré, œuvre de jeunesse, place à part, unique. Tant de gens et si peu de décor (alors qu’il expose en même temps New York Corner, la balance inversée, la construction prenant l’ascendant sur les passants informes).

Tout cela, c’est déjà une histoire étrange.

Le goût des choses cachées, de comment elles se superposent, partent du sol et puis remontent : un premier rideau d’objets bas, table, robe et dossiers de chaise, puis un rideau de personnages assis et orientés obliques, ensuite une balustrade blanche, neutre et calme, pour que passe la femme debout. Derrière elle c’est un ruban large, couverture déroulée d’horizon. Et des lampions qu’on ne sait pas placer, sans doute là, au-dessus des têtes. C’est comme ce poteau vertical, en faire quoi ? il perturbe, on ne peut rien résumer d’un mot en regardant le tout, un mot comme solitude, mélancolie, ceux qui vont si bien à Hopper. On ne peut pas résumer d’un lieu, comme New York Corner, car ce n’est pas vraiment un lieu, plutôt une conversation, les paroles brouillées se chevauchent, on a du mal à discerner d’où viennent les voix et ce qu’elles disent, un peu comme tous ces commentaires, Van Dongen, l’artiste, Rimbaud et tous ces gens qui cohabitent pratiquement sans se regarder. On serait embarqué, bousculé, dites, le Soir bleu, qu’est-ce que vous en pensez, mais avant ça, prenez une table et venez-vous asseoir, des épaulettes, une carafe brillante, des cigarettes, une prostituée, un maquereau et des bourgeois qui s’encanaillent, un Gilles échoué comme une épave là, au milieu, alors, vous, ça vous dit quelque chose ?

Trop de bruits, ça criaille – très mal reçu par la critique – alors lui, il le range. Lui, l’auteur, il a le droit de ne plus l’exposer. Ensuite on ne sait pas ce qui arrive, Soir bleu peut-être posé contre un mur, recouvert, emballé, papier et ficelle nouée, entreposé, muselé, forcé de chuchoter, éteint ?

Je suis têtue, je tiens à mon idée de seconde échappée, de durée exacte peinte par Hopper, et je m’en voudrais d’avoir tort (têtue et un peu fière sûrement).

Je pourrais falsifier, dire cette seconde tenue dans le port de la femme, ils pensent que c’est une prostituée mais c’est d’une allure de princesse qu’elle avance, de déesse, une déesse des rues qui va incognito. Ou la seconde pointée dans la tête du clown si lasse. Je pourrais raconter des sornettes sur le temps arrêté aux terrasses des cafés, le soir.

Mais il se trouve que ce tableau n’est pas comme les autres, et ne peint pas une seconde, pas une seconde précise qui n’en amène pas d’autres, écartée de l’instant, bulle en lévitation et en dehors des empilements.

Alors, comme j’aime avoir raison, je crois que l’écart se situe dans les mains qui font naître, c’est possible. Que lui ait lancé la seconde, l’ait rattrapée juste avant qu’elle ne meure, et couverte pour la remplir d’un capharnaüm de rideaux et de vies étagées et baroques, et des lampions qui flottent. Un réprouvé et une divinité, des silhouettes sombres qui méditent, un cadre coupé entièrement d’un poteau raide comme la mort. Une seconde de tragédie.

Ça fait beaucoup de bruits une tragédie, est-ce qu’ils ont tous la bouche fermée pour mieux l’entendre ?

Une réflexion sur “Soir bleu

  1. Ping : Early Sunday Morning « la seconde échappée

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