Pennsylvania Coal Town

Une ville de charbon mais on ne sait pas laquelle. Sur l’image, pas de visages noircis, de dos assis en rang comme à l’école, les genoux écartés, penchés sur les tapis roulants criblés de blocs noirs, et les doigts au travail suivent le défilement. Jeunes trieurs, jeunes graisseurs, jeunes pousseurs, jeunes gardiens de mules aux yeux très blancs, des figures de minots casqués et gantés (au mieux), chemises trop grandes, pantalons roulés dans les bottes, vestes de cuir trop large ou gilets récupérés des pères des grands-pères des oncles s’ils sont encore vivants, suffit d’avoir 12 ans et une mauvaise casquette. Mais cela se passait trente ans avant Pennsylvania Coal Town (1947) et les machines ventrues à mâchoires de fer, haveuses, chargeuses, sont peut-être assommées de rouille, endormies dans un coin de hangar, tellement impressionnante cette rage placide, dans les roues dentelées et les chenilles, que c’en est un soulagement.

Pennsylvania Coal Town énigmatique.

Sans doute à cause du personnage central, ses pieds blancs presque bleus, son crâne lisse de prototype humain, son geste en désaccord avec son corps, le cou tendu qui ne suit pas les bras, les yeux fixés sur quelque chose qu’on ne voit pas.

L’entre-deux des maisons est une trouée. L’homme y fait face quand les habitations tournent le dos. Ce qu’elles ignorent, nous l’ignorons aussi, mais nous avons sur elles l’avantage des signes inconscients, nos développements de rêves, nos actes manqués et sens cachés. Que mettons-nous dans notre dos en prétendant s’en dégager ? l’amas sauvage, le fouillis des campagnes, le profil des terrils inquiétants, des baraquements, des perspectives planes (terrifiantes, car elles nous rendent minuscules), la lumière franche et apaisante d’une journée d’été qui cesse.

Examiner la maison jaune se fait très vite : c’est la jumelle de la suivante et de sa sÅ“ur la précédente ; elle s’en distingue par ses rideaux, sa lampe, son cadre, sa vasque empanachée, n’est habitée que d’effets personnels, aucune silhouette surprise à une fenêtre qu’il aurait peinte à l’improviste. Le seul être vivant se trouve à l’extérieur, et on ne sait pas s’il a été engagé, aide, homme à tout faire, jardinier… (et s’il vivait dans les baraquements, derrière, s’il avait été cet enfant, douze ans à peine, pris en photo avec les autres, la visière cache son regard, sa main au gant mal enfilé, un paletot plus lourd que lui ?)

La trouée est impressionnante (d’ailleurs l’homme ne balaie rien). On peut tout mettre dans ce hors champ, peut-être de là vient ce vertige. Y faire face en remplissant la vue de détails vraisemblables – on chercherait des images, paysages de la périphérie de Pittsburgh -, faire surgir de l’inexploré, entités irréelles, métaphoriques, trouée d’une porte ouverte sur le passé, le futur, l’inconnu, et on ne pourrait plus balayer que le vide car tout serait transfiguré, irrémédiable.

Les dimensions visibles tournoient, des machines de métal effleurent la surface, la lacèrent, elles abiment les vivants au passage. Une trouée s’ouvre dans Pennsylvania Coal Town. L’espace d’une seconde, le peintre et le modèle mesurent la faille et nous préviennent, une injonction discrète : quelque chose nous échappe forcément, et c’est trop grand pour nous, d’une taille inhumaine. Quelque chose de terrible, mécanique, une grande horloge avec mouvement de fond. Des plaques glissantes portent les métropoles, des égratignures sèchent aux poignets des petits, il fait soleil et il fait soir, si peu de temps, et si mal le comprendre.

Une réflexion sur “Pennsylvania Coal Town

  1. Ping : Early Sunday Morning « la seconde échappée

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