Nighthawks

Il faudrait être capable de remonter le fil jusqu’à se retrouver la première fois devant Nighthawks, revivre cette seconde, la première, on regarde Nighthawks  et ça n’est jamais arrivé avant.

Un temps figé sans porte, sortir n’est pas envisageable, la rue déserte vue seulement à travers la vitre, aquarium. La solitude urbaine, les bouches sourdes, les monologues intérieurs, se taire, et même parler équivaut à se taire quand les naufragés ne partagent que la nuit.

Le voir, sans les bouchons et les encombrements, le brouhaha des boîtes de chocolats et des posters, les commentaires et les versions multiples, celle ou R2-D2 gît devant la vitrine, celle des Simpson, de Super Mario ou Batman, celle reconstituée de légos entièrement et l’autre détournée, un M de McDonalds remplace le PHILLIES, la fin d’un épisode de Dead like me, les occasions constantes, les retrouvailles perpétuelles avec ce bar nocturne.

Mais c’est quasiment impossible de retrouver la première fois. D’ailleurs est-ce qu’elle ne prenait pas un raccourci, le chemin d’une copie de copie, une allusion, notre assentiment élargi, nous tous autour du groupe dans la nuit, eux nous veillant, et leur accorder cet emploi de vigies sur une affiche, un décor de salon.

Nighthawks, une icone, un symbole, nous plaçons des jalons régulièrement et l’un d’eux prend soudain valeur d’exemple, il s’éparpille, est repris relu réinventé et diffusé en prospectus, puis se resserre, exemplaire rare, à conserver.

Déclinée comme Marylin par Warhol l’image s’est déplacée, et la texture du lien individuel s’est recouverte de messages simultanés, cacophoniques, tous envoyés dans des directions déroutantes. Et ça n’est pas fini, l’image ensuite papier peint lacéré et visible par transparence lorsqu’on la localise, “Le bistrot aurait été détruit depuis belle lurette, il ne resterait plus que ce triangle grillagé devenu lieu de commémoration du 11 Septembre : des gens y accrochent des petites plaques en souvenir de l’événement“, image de mémoires. Cette façon qu’on a de fixer, de s’obstiner quand l’échec est partout, et qu’arrive-t-il au souvenir d’un souvenir sur carte, sous la même punaise, des cris, des secondes perdues.

Peut-être que l’espace d’une seconde on verrait l’inversion-: apparaîtrait alors l’image du bar intact et des décombres interminables autour de lui. Nous serions graves, muets en le gardant, insensibles à la nuit qui s’avance, s’éternise, et nous refuserions de dormir.

Une réflexion sur “Nighthawks

  1. Ping : Early Sunday Morning « la seconde échappée

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