New York Movie
En 1939, l’année de New York Movie, c’est la sortie d’Autant en emporte le vent, de La chevauchée fantastique, du Magicien d’Oz, et l’imaginaire collectif avale tout, archétypes, tragédies, contes, fantaisies… C’est peut-être l’une d’entre elles sur l’écran, Greta Garbo dans Ninotchka et son rire, Nina Ivanovna Yakouchova à Paris qui s’intéresse à la Tour Eiffel in a technical stand point.
Une ouvreuse, prise dans la lumière, et les lampes efficaces cette fois mais c’est logique, dans ce rêve de salle obscure.
La rue bruyante, ses bruits assourdis, ou refoulés derrière l’entrée silencieuse du cinéma. À l’étage, des photos en noir et blanc, certaines avec des autographes, un bandeau rouge placé en travers d’un panneau cartonné fait la réclame pour ce soir, rappelle l’heure, et une autre femme, peut-être plus âgée, derrière sa guérite, sur les genoux un ouvrage qu’elle réserve au temps entre parenthèses des séances, qu’elle posera pour vendre des tickets si vient un retardataire, seule elle aussi, et peut-être qu’elle aussi pense.
Rêve de cinéma, des rêves, beaucoup de rêves venus se regrouper ici, bien à l’abri, ce serait une propriété que ce lieu possèderait, comme la flexibilité pour les saules ou ces mouvements d’air qu’on étudie, le vent rabat toujours les feuilles mortes au même endroit, cette salle, un endroit propice pour retrouver des rêves dispersés.
Rêves de foules devant les stars que la MGM, la Columbia fabriquent, et aussi sous les doigts d’une costumière, addictions à l’alcool, tentatives de suicide et d’autres rêves de séjours dans des maisons de repos, rêves de gloire, lisses, des rêves d’ailleurs, tous rêvent. Ceux projetés en grand autant que le public, indistinct, une oreille, un vague profil, des ombres, des songes de spectateurs.
Elle rêve, oubliée sous son uniforme, la belle rayure rouge sur le pantalon droit bleu nuit. Elle est une pièce de machinerie à l’arrêt, un levier, ses jambes tendues comme deux bâtons, une coquille, le costume l’aide à tenir debout contre le mur, une ouvreuse. Elle ouvre, ouvre et oriente les rêves pour ceux qui descendent l’escalier et échappent à la ville, mais qui s’occupe des siens, elle attend, belle, scintillante.
Sa place en bas, dans les coulisses, et peut-être que la peindre rétablit l’équilibre, répare une injustice ? une simple ouvreuse on stage, les rideaux rouges du théâtre, moteur, action, sa grande scène tragique, monologue de la femme ignorée, la fiction est partout, il suffirait que le public regarde.
Ou la fiction n’existe pas et les rêves décrivent la vie : elle est la solitude et la mélancolie, l’extrême tristesse, à l’écart, l’indifférence des passants, anonyme,  recluse sous une lumière feinte pendant que la vie brasse et se brasse dans la ville au-dessus, la ville dans la salle, la ville sur l’écran, dos au mur, recroquevillée intérieurement dans son exil, et c’est réel, matériel, une pointe enfoncée dans le coeur, une tragédie banale. Nos rêves ne nous sauvent pas.
Ou ce serait une seconde pour nous alerter : nous, partout dans la salle à notre place, assis et ignorants dans la pénom
bre, douloureux et adossés au mur, racontés sur un écran factice, sous une rue bruyante que nous ne voyons pas, forcés de rêver en même temps, l’épaisseur de nos songes qui nous séparent.

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