American village
1912, il marche, c’est un de ses tableaux où j’ai la sensation d’un mouvement, du déplacement chez lui, d’une suite de gestes simples. Il va rejoindre une hauteur, ce jour-là , il marche, il l’anticipe sûrement, et en chemin il se demande où s’arrêter, cet autre endroit qui se présente ou le suivant, quand la rue se dessine un peu mieux, moins penchée, quand la rue se défait de ses murs, s’aplatit, se laisse voir couchée et pacifique.
Des endroits qu’il abandonne, peut-être faute de ne pouvoir s’y installer au calme ? dans un carnet, on retrouverait la suite des croquis successifs, le cheminement en esquisses, il a trente ans. Il est ancré dans l’espace réel sur un pont ou depuis un balcon (mais l’hypothèse d’un pont est la plus vraisemblable). Une balustrade sert à poser un cadre noir, ramassé vers le bas pour ne pas encombrer l’espace. Il la limite de chaque côté, ainsi la sensation qu’il pourrait se pencher existe.
Bien sûr que tout est existe et que tout est possible, ce pays qui veut ça, de l’american way dans de l’american village. Il peut bien essayer de traiter les volumes comme il l’a fait avec Paris – ces bâtiments assis, les basiliques, les ponts, leur lourdeur historique qui les rend vagues, vaguement moisis, doucement pontifiants, toute l’admiration qu’il leur porte, les arches rouges suivies du doigt respectueusement – mais il est ici maintenant et il regarde en bas. Il dessine différemment.
On ne peut pas immobiliser les voitures, elles sont floues. On ne peut pas immobiliser les rues.
Cette année-là , en janvier, à Lawrence, on n’a pas pu immobiliser les femmes, la grève, les écriteaux brandis, Bien sûr, nous voulons du pain. Mais nous voulons aussi des roses, même quand l’une d’entre elles, Anna Lopezzi, est abattue par un gendarme, Bread, and Roses Too, même lorsque le jeune John Ramy, un musicien, armé seulement d’un instrument (je n’ai pas retrouvé lequel), meurt transpercé d’un coup de baïonnette, on ne peut pas immobiliser les foules, les désirs de justice, les hécatombes. Ni cette rue en phase de transformation. Où est-elle aujourd’hui, et quelle quantité de béton et de vitres pour la rendre solide ?
La rue d’American village, peinte en plongée, sent encore la campagne et la terre et se sépare en deux, donne le choix (certains parlent de la nostalgie d’une époque révolue, on pourrait, au bout de la rue, s’enfoncer à travers des espaces indescriptibles, les grands, il suffirait de marcher très longtemps, ou d’avoir un cheval. On pourrait aussi chercher l’or, la ferraille, les bruits se répandent partout, partout des rails, des forages et des mines. Peut-être que dans un pays neuf on est forcé de prendre une direction). Mais tout est flou et on dirait qu’il neige, et l’objet le plus dur semble une enseigne en cuivre, brillante comme une alliance. Un décor, un klaxon géant qui indiquerait aux rares chauffeurs de Ford T qu’ils peuvent entrer ? (j’extrapole). Ou la forme arrondie d’un cor, suspendu, peut-être la façade d’un magasin de musique et John Ramy réapparait brièvement.
C’est une seconde insaisissable, ce qui arrive quand l’image n’est pas nette, on a à peine le temps de crayonner l’emplacement des voitures sur la route qu’elles sont déjà parties. On a à peine le temps de se crayonner soi qu’on a déjà changé et on observe les mutations extérieures, elles résonnent parmi les siennes propres, il a trente ans. Il marche, il redescend, son matériel à la main.
Une seconde échappée en hauteur, il ne peut y rester très longtemps. Redescendre à cause des figures, peut-être qu’il a besoin de les voir proches, de se tenir à elles fermement, les placer dans des boîtes ouvertes pour en observer l’équilibre, si ça tangue. Plus tard et plus âgé, besoin de s’en défaire, les écarter, ces figures d’hommes de femmes, de les placer hors champ, n’en garder que la trame invisible dans une fenêtre ensoleillée, que les yeux. En attendant, depuis là -haut, il y a la vue.


