Compartiment C, Car 293
Une autre lampe que celle de Chop Suey, qui ne sert pas à éclairer, mais. 
Plutôt qu’une lampe, une figure statique qui veillerait, une veilleuse, une preuve.
Il y a dessous, derrière cette lampe, immobile et en déplacement, un monde manufacturé. Un univers réglementé, poli, taillé par l’homme qui délimite, écarte, choisit de porter la lumière ou de maintenir dans l’ombre, capable de relier avec autorité deux points éloignés l’un de l’autre, sa maîtrise de l’espace incontesté, enclin à contenir ce qui déborde, du moins, il en a l’intention, l’arrogance. Ici la nature sauvage se soumet, cernée, aseptisée par la vitre, enjambée par le pont, et même le ciel n’a pas assez de place pour s’étendre.
Un outil plutôt qu’une lampe, une liseuse, décrypteuse de langage. Nous devons lire ce monde fabriqué – poignées de laiton, sol de métal, dossier incurvé, accoudoir de bois, appui-tête – l’écriture spécifique qu’ils développent, utilitaire, efficace, pensée avec raison, à l’opposé de ce que drainent les fleuves, les forêts, et les nuages sans formes. La nature reléguée au dehors, tolérée seulement d’un vague coup d’œil, et uniquement si elle se montre asservie aux contours d’une fenêtre, réduite à elle.
La lampe liseuse/veilleuse (qui ne sert pas à éclairer), trône en plein centre, légèrement surélevée, petite déesse rigoureuse qu’on célèbre. Nous suivons ses préceptes, attitude mesurée, comportement adapté, usage vestimentaire, jambes croisées, pondération, la vivacité éventuelle du regard effacée sous cloche et chapeau cloche, muselée, silence.
Pourtant la seconde échappée entre.
S’est infiltrée dans l’objet grand ouvert sur les cuisses, d’une blancheur féérique, sûrement l’espace s’y trouve et des matières insoupçonnées, plus larges et plus confuses que tout ce qui peut s’imaginer, peut-être plus encore. Tenu délicatement, de deux doigts seulement, cet objet-là refuse le plan rigide, se tord pour fuir la page et s’ouvre en ailes d’oiseau – vastes oiseaux des mers (bien mieux que ne le ferait un simple livre, objet posé et  fermé sur le siège, une boîte morte).
Alors c’est elle au centre, et le regard qu’elle porte apparaît réellement, étrangement. Ni muselé ni éteint mais affranchi de la cabine close. Dans l’échappée de cette seconde, ce regard ne sera pas peint, peut-être parce que c’est impossible, un exploit bien trop difficile, comme fixer le soleil très longtemps, et qui rendrait aveugle. Ou c’est peut-être un exploit inutile, à quoi servirait de le peindre, comme ces chasseurs de papillons qui les tuent, les yeux invisibles volent mieux si personne ne les montre.
Tout cela dure une seconde, elle descendra du train ensuite, quittera le compartiment C de la voiture 193 d’un pas ordinaire, s’intégrera aux  règles, aux règlements. Des autres déesses rigoureuses qu’elle pourra observer sur les murs, les plafonds, poignées et portes à pousser, on ne sait rien. Mais on sait d’autres choses essentielles.


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http://youtu.be/lXEBY2rhOOA Beau. Merci.
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