Chop Suey

Nous voilà face à face, chacune tendue, l’équilibre à la pointe du pied, nous sommes deux trapézistes en vol, doigts qui se touchent, un tintement, le temps que dure la seconde échappée.  

Sûrement une vie isolée, et l’appartement de Greenwich comme un point névralgique, une constante nécessaire, utile pour retrouver les bruits de l’intérieur. C’est du travail, cela demande un contraste poussé. On ne peut être que seul et silencieux pour tenter d’aller vers Chop Suey.

La lumière décide. Elle marque les endroits à fixer, ceux emplis d’importance mais muets, et vulnérables. Il faut rétablir la balance, combler le handicap, comme faire le point sur les basses, les aigus avec une table de mixage, peindre en dosant, réparateur.

La lumière tombe en transversales, lourdes, épaisses, longe la fenêtre, presque on pourrait entendre le frottement des rayons, ils s’épaulent on dirait dans la glissade lente. Par cet endroit-là ça commence. Ensuite, c’est redistribution. L’écho de la nappe et du mur suivent.

(il y a aussi la lampe, petite, en aparté, elle n’éclaire pas bien sûr, les objets factices nous encombrent, il faut savoir hiérarchiser, les regarder pour ce qu’ils sont, pas plus)

Le manteau accroché comme chair qui serait déployée, ce ne sont pas deux femmes qui parlent dans un café. Regarder mieux, une vie entière ramassée dans un reflet, une seconde. Et l’alphabet n’aide pas, les lettres clinquantes allumées ne servent à rien, ni les paroles. D’ailleurs, les femmes ne parlent pas.

Par facilité, on pourrait dire que rentrer dans Chop Suey passe par un dos, et qu’il faut se couler dans le corps de la femme sans visage. Nous y sommes. Les yeux noirs nous regardent bizarrement. Ils ne jugent pas non, ils se demandent juste pourquoi tous ces efforts. Regarde-moi.

On hésite, et l’on n’ose pas s’abandonner au centre, accepter d’accueillir cette bonne direction, pourtant simple, la seule qui compte, la seule qui fasse sens et pas texture : les yeux noirs.

Chop Suey tient dans les yeux. Le visage d’en face dans ses yeux, l’homme derrière, la vitre et la blancheur immaculée de la nappe, pris dans ses yeux.

Ne garder que ses yeux. L’échelle à droite approuve : se concentrer sur les détails, c’est s’élever. Chop Suey, des yeux noirs, une échelle. Nous ne vivons pas d’histoires. Ou, si parfois ça arrive, elles n’ont pas d’importance. Dans ce laps de temps réduit de la seconde qui nous échappe, le quantifiable se mesure en centimètres, d’un presque carré lumineux.

Il rentre seul dans son appartement.

2 réflexions sur “Chop Suey

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